[ Fanfic-OneShot ] ROMEO & JULIET : Act Zero


Bien qu’elle soit sous la domination de la sérénissime république vénitienne, la belle cité de Vérone ne semblait pas avoir été influencée par sa sœur aînée, qui ne s’abreuvait que de la philosophie grecque des eaux antiques de l’Adriatique. Théâtre d’une énième scène entre les Montaigu et les Capulet, la matinée entamait sa neuvième heure et était aussi chaude que le feu des enfers.

Le soleil, tel un étendard brûlant, tirait ses flèches dorées sur la demi-douzaine de jeunes gens qui se faisaient face, les inondant de sueur. Sous les rayons incandescents qui nimbaient les bâtisses anciennes et les citoyens, seul l’un des bourgeois semblait insensible à la main ardente d’Hélios. Il se pavanait sur les pavés romains du Ponte Pietra en mimant la danse désinvolte d’une damoiselle frivole, dans le but dessein de taquiner l’orgueil de ses rivaux. Devant le spectacle, crachas, moqueries et insultes fusèrent de part et d’autre, avant que le noble Mercutio ne mette fin à cette folie.

– Oh, Roméo !

Le gentilhomme, accoudé au parapet, tournait le dos aux autres, laissant filer son regard sur la surface ridée de l’interminable fleuve qui passait au-dessous.

– Ô Ponte Pietra, toi qui te tiens si solide sur l’Adige ; larmes d’Italie qui m’assaillent, comment peux-tu encore tenir debout sous le poids de l’inimitié qui existait jadis entre les fils du couple d’Éden et les deux louves régnant sur ta ville mère ?

– Que faites-vous donc, mon cher Roméo ? L’Adige vous offense-t-elle de quelques brimades qui me restent silencieuses, au point de la préférer aux crapules ? demanda-t-il en levant un majeur provocant dans leur direction.

– Mercutio, mon bel ami, ne trouvez-vous pas d’un ennui mortel le fait d’enflammer ainsi nos ennemis avec si peu de verbe ?

– Et vous tout beau, auriez-vous l’obligeance de fausser compagnie à vos pensées moroses pour venir à notre secours ?

Bon camarade de nature, Roméo le rejoignit sur-le-champ.

Roméo Montecchi da Verona, présenta théâtralement Mercutio à la foule en se courbant comme il l’aurait probablement fait devant le prince Escalus.

Lui rendant son salut, Roméo s’inclina avec obligeance.

– Vous nous faites bien trop d’honneur par votre sainte présence, mon… reprit Mercutio.

Mais il fut interrompu par une pierre, lancée avec force par le groupe côté adverse, qui vint s’écraser contre la bouche de Mercutio, qui porta immédiatement sa main à cet endroit.

– Mange la poussière et bois ton sang ! Puisses-tu devenir ivre, fulmina Tybalt pour répondre à son doigt d’honneur.

Tous les partisans des Capulet s’esclaffèrent derrière leur chef de file. Il n’en fallut pas plus pour que la dispute ne dégénère en rixe, ce combat très attendu entre bandes rivales. Les jeunes gens des différents camps se jetèrent alors dans la mêlée aux cris de « À mort ! », métamorphosant la querelle en bagarre de rue où chacun aspira à porter ne fût-ce qu’un seul coup. Les injures se muèrent aussitôt en un tumulte de cris enragés et douloureux.

Les vêtements bleus des Montaigu et rouges des Capulet se confondirent bientôt dans cette mer humaine. Des coups de toute nature s’échangèrent dans un fracas infernal ; des poings serrés frappèrent des mâchoires et des visages ; de toutes parts, des chevelures furent tirées avec la même violence pour arrêter l’élan d’un assaut téméraire. Les riches habits des combattants ne furent bientôt plus que lambeaux, que même un paysan n’eût daigné porter le dimanche.

La jeunesse de Vérone se battait contre elle-même et, au cœur de cet affrontement, Mercutio était assis au sol, sonné. Tel David contre Goliath, il avait chû quand la pierre de Tybalt l’avait atteint. Voulant venger son ami, Roméo ramassa la roche ensanglantée à ses pieds et, d’un bras armé par la justice, prêt à la renvoyer en pleine figure de son adversaire, il lança :

– Roche de cet antique pont, toi qui, dans ta longue existence, a connu moult Tybalt, sauras-tu arrêter ce vain fratricide par ma main, sans que mon âme s’entache de cette lapidation ?

Mais, dans le même temps, il comprit qu’il n’était point né pour brandir l’arme de Caïn, mais plutôt pour tresser des couronnes de fleurs. L’esprit délaissé par Némésis, il refusa d’être l’exécuteur de la loi du Talion et, dans un élan de rédemption, Roméo abandonna son idée de vengeance : ouvrant sa paume, il laissa choir la pierre dans les flots de l’Adige. Allant pour aider Mercutio et l’éloigner du tumulte, ce dernier l’arrêta :

– Laisse-moi prendre repos ici un instant.

– Ami, vois comment ta lèvre saigne avec abondance ! Il faut te mener chez un médecin au plus vite !

– Inutile, te dis-je, je n’ai nul besoin de ma langue pour porter des coups. Regarde ! (Un sourire ensanglanté aux lèvres, il tenta de se redresser, mais manqua de chuter). Rengaine ta haine mon ami, ajouta-t-il. Pour aujourd’hui, la bataille s’achève.

– Soit, conclut Roméo.

Prenant alors appui sur l’épaule de son ami, Mercutio parvint à se relever et à tenir assez fort sur ses jambes.

Les faisant prendre la fuite au bon moment, le destin guida les deux jeunes hommes, leur évitant ainsi de croiser le chemin de la milice princière, venue mettre les fauteurs de trouble derrière les barreaux. Ils ne ralentirent le pas qu’une fois parvenus aux abords d’une fontaine, où Mercutio put se rafraîchir, rinçant son visage et nettoyant sa bouche de l’eau pure. Roméo, songeur, parla à voix haute en attendant son ami :

– Quand donc Vérone cessera-t-elle d’être le théâtre de la danse infernale de la haine ? Me faudra-t-il entrer en tombe pour le découvrir ?

– Dieu, bouchez vos oreilles ! dit Mercutio en levant les yeux au ciel.

– Que les étoiles invisibles m’entendent, au contraire.

– Par le sang ! Cessez donc vos jérémiades. Que Tybalt vise mieux la prochaine fois et me transperce les tympans ! Regardez autour de vous, Vérone a bien plus à offrir que vos tourments. Tenez, comme le Seigneur semble prêter l’oreille, voyez là-bas : la fille Capulet se promène sur son balcon. Elle est, certes, notre ennemie jurée, mais repaissez-vous de sa beauté jusqu’à en perdre la raison.

– Où cela, dites-vous ? Je ne la vois point, le soleil m’aveugle. Ô, orbe céleste, divin œil, pourquoi me prives-tu de sa vision ? Devrais-je craindre cette muse si j’osais lui faire la cour ?

– Eh bien, portez donc votre regard plus loin, il ne s’agit point d’elle, mais de Rosaline, sa cousine.

Et c’est ainsi que l’attention de Roméo se détourna vers cette deuxième fleur que, cette fois-ci, l’astre du jour lui permit de contempler.


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