[ Fanfic-OneShot ] PICCOLE LABBRA : Inafferrabile


Déjà, le crépuscule drapait la campagne autrichienne d’une belle lumière dorée, qui s’accrochait aux reliefs des collines vallonnées comme un dernier baiser du jour. À cette heure, l’horizon, grand et majestueux, se teintait d’un éventail de couleurs : tandis que l’orangé flamboyant du soleil couchant s’évanouissait, plus haut, le ciel s’étirait dans un bleu profond, à peine troublé par les premiers scintillements des étoiles naissantes. De longues écharpes effilochées de nuages aux nuances grisonnantes dérivaient paresseusement sous la brise du soir, qui s’était levée pour faire frissonner les hautes herbes des prairies environnantes.

Paul observait ce paysage, assis dans l’une des deux chaises en bois, sur la terrasse de sa demeure. Dieu seul savait depuis combien de temps son regard s’était perdu au loin, là où les dents montagneuses avalaient lentement le disque incandescent du soleil. Tout ce qu’on pouvait lire sur son visage émacié était un vide profond ; il n’attendait rien, ne pensait à rien, il regardait juste droit devant lui. Las, à peine troublé par les trémulations de ses paupières fatiguées, entre ses doigts, une cigarette se consumait lentement sans qu’il songe à la porter à ses lèvres. Un mince filet de fumée bleuâtre s’élevait en volutes désordonnées, se mêlant à l’air du soir avant d’être emporté par le vent.

Aux oreilles de Paul, l’atmosphère était lourde de silence, même si, en réalité, elle était chargée de mille bruissements. Des grillons stridulaient sous les pierres chaudes du jardin, leur chant intermittent annonçant l’approche de la nuit. Plus loin, dans les sous-bois bordant la propriété, un merle lançait son dernier appel avant le sommeil et, par moments, une brise plus forte s’engouffrait dans le feuillage des châtaigniers en contrebas. L’air apportait alors avec lui la richesse des parfums de la campagne endormie et une fraîcheur boisée. Un autre arôme flottait par-dessus, plus prégnant : celui de la terre, encore tiède du soleil du jour, qui se mêlait à celle de l’humidité de la nuit naissante.

Paul ferma les yeux un instant, cherchant à mieux percevoir la caresse du vent qui effleurait sa peau, frôlait son cou et sa nuque. De sa main libre, longue et osseuse, marquée par les années, il caressait le bois de l’accoudoir de sa chaise. Ce bois, poli par le temps et le frottement régulier de ses doigts nerveux, arborait des petits motifs floraux, témoins d’une époque révolue où la beauté menait le monde. Mais ici, ce soir, malgré ses gestes, Paul ne ressentait plus rien sous sa paume.

Puis, un bruit sec et soudain brisa le silence du crépuscule. À peine audible au début, ce son anodin fit monter d’un cran la tension de Paul. Sa main tressaillit avant de se crisper, ses doigts se refermant sur l’accoudoir comme pour s’y agripper, mais il était trop tard. L’espace d’un battement de cœur, il reconnut avec soulagement le crissement régulier des pas feutrés d’un domestique sur le gravier du jardin. Pourtant, dans sa mémoire, surgit un autre son, beaucoup plus sinistre, portant avec lui le goût du sang et de la terre retournée par les obus. En un éclair, Paul n’était plus sur cette terrasse paisible, bercé par le murmure du vent dans les feuilles. Il était ailleurs.

Une obscurité l’envahit immédiatement et, dans ce noir absolu, des fulgurances jaillirent, des flashs jaunes et blancs, aveuglants, déchirant sa nuit. Le tonnerre des canons éclata dans ses tempes, à la fois sourd et assourdissant. Comme s’il y était, Paul revit la boue visqueuse des tranchées, l’eau croupie reflétant des bribes de ciel déchiré, l’odeur âcre de la poudre qui lui brûlait les narines, mêlée à celle, plus insupportable encore, de la chair carbonisée et du métal chauffé à blanc.

Dans le tourbillon de son esprit, des ombres dansaient. Des silhouettes floues, vêtues d’uniformes sales et déchirés, couraient avant de s’effondrer, leur corps se contorsionnant au sol. Leurs visages n’étaient alors plus que masques de terreur et de souffrance. Paul revit leurs yeux, juste avant qu’ils ne se vident. Des cris désespérés s’ajoutèrent à la confusion, puis une explosion fracassa l’air, figeant la scène dans un dernier éclat. Le souffle dévastateur, projetant des lambeaux de chair, des mottes de terre et des fragments de feu et de métal dans une pluie apocalyptique, ramena brutalement Paul à la réalité. Il rouvrit les yeux, sa mâchoire se crispant sous la douleur qui s’était insinuée sous son crâne, tandis qu’un frisson glacé courut le long de son échine.

C’est alors que le silence crépusculaire l’accueillit à nouveau. Devant lui, il y avait cette même lumière déclinante du jour qui, par moments, l’apaisait. Mais en lui, la guerre grondait encore et toujours, tapie dans les replis de sa mémoire, prête à ressurgir au moindre bruit, au moindre souffle de vent soulevant un peu trop de poussière. Même ici, loin des tranchées, la guerre refusait de le quitter.

Soudain, un autre éclat, de rire et aérien celui-là, s’éleva dans l’air avec cette pureté cristalline propre à l’enfance. Le cœur de Paul était encore lourd des spectres du passé et, pendant un instant, il eut un peu de mal à laisser de côté ses souvenirs pour s’adonner à cette douceur du présent.

Quand il y parvint, il chercha l’origine de ce rire et ses yeux se fixèrent en bas de la terrasse. Là, le jardin s’étendait dans une symphonie de couleurs et de parfums, avec des fleurs soigneusement entretenues par Franz et Anna. Les allées gravillonnées serpentaient entre les rosiers aux pétales poudrés de rose et de blanc, diffusant leur fragrance enivrante dans l’air du soir. Il y avait aussi les hautes tiges des digitales, pareilles à de petites cloches violettes, oscillant doucement sous le souffle du vent.

Paul réalisa que son attention avait été attirée par une silhouette qui évoluait au milieu de cette toile vivante. Cette apparition fluette sautait et virevoltait, légère comme une feuille portée par le courant d’une rivière. Éva, la jeune nièce de ses domestiques, courait pieds nus sur l’herbe fraîche, insensible aux caresses des brins qui pliaient sous ses pas. Ses mouvements étaient si beaux, presque chorégraphiés, comme si elle exécutait une danse. Elle tendait les bras vers un papillon aux ailes blanches, et son rire fusait de temps à autre lorsqu’elle effleurait l’insecte du bout des doigts. Baignée par les rayons de la fin du jour, elle bondissait légèrement, habillée d’une robe blanche, qui se soulevait à chaque saut, dévoilant ses genoux sous son jupon. Inconsciente du regard posé sur elle par l’homme silencieux sur la terrasse, elle riait, car seul comptait ce papillon aux ailes pâles qui semblait hors d’atteinte.

Dans la lumière mourante du jour, Paul l’observait comme celle-ci fixait le papillon. Son regard errait sur cette petite, sur ce trésor insaisissable. Il ne savait pas exactement ce qui, chez elle, le captivait autant. Était-ce l’innocence dû à son âge, ou le fait qu’elle bougeait comme si le monde n’existait que pour elle ? Éva était comme un oiseau dans un ciel sans nuages, libre et inconsciente de la tempête qui pouvait surgir à tout instant. Elle riait, et ce rire était une frontière infranchissable entre elle et lui. Elle courait après l’insecte volant avec une énergie folle, et Paul se surprit à envier cette ignorance heureuse des choses sombres qui le hantait, lui.

Homme brisé, sans lendemain, la guerre avait laissé en lui une blessure indélébile qui le séparait de ceux qui n’avaient jamais connu l’horreur des tranchées, du sang et du vacarme des obus. Il trouvait dans Éva un secours à son âme morte et à son corps meurtri. Il sentit ce frisson, ce pincement au creux de la poitrine, cette impression d’être guéri rien qu’en la contemplant. Il n’osait bouger ni respirer trop fort, de peur de révéler sa présence et de briser ce moment.

Paul continua à s’y accrocher comme un naufragé à une épave, même s’il savait que cela ne durerait pas et que ces instants étaient condamnés à s’effacer, comme les derniers éclats d’or d’un soleil mourant derrière l’horizon, à mesure qu’Éva grandirait.


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