Quelques jours seulement après son retour en Angleterre, l’objectif secret de Gum était parfaitement clair dans sa tête : forcer Pauline à renoncer à devenir une actrice. Pourquoi ? Tout simplement pour que celle-ci accepte de partir faire un voyage à l’autre bout du monde pour commencer, avant de finir par s’installer aux États-Unis en sa compagnie. Pour y parvenir, cela faisait plusieurs semaines que Gum ruinait sciemment toutes les auditions de Pauline, en versant des pots-de-vin aux différents directeurs de théâtre en charge des castings dans la capitale londonienne.
Ayant recours à ce genre de corruption en sous-main et pour rendre crédible cette avalanche de refus, Gum ne cessait de dire à Pauline que, en ces temps de dépression économique, il était très difficile de trouver du travail pour n’importe qui. Devenu le manager de sa fille aînée par la force des choses, il ne se passait pas un jour sans qu’il agisse contre les intérêts de Pauline et néglige les responsabilités qu’impliquait ce nouveau métier. Au contraire, il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour que Pauline ne décroche aucun rôle. Il avait déjà refusé plusieurs offres alléchantes, juste pour ne pas être obligé d’être éloigné d’elle pendant trop longtemps et surtout, Gum n’oubliait pas son rêve : retourner dans le pays de l’Oncle Sam. Or, trouver un rôle que Pauline puisse interpréter ici, en Angleterre, ruinerait ses plans pour l’emmener avec lui dans ses bagages. Qui plus est, le temps jouait contre lui, quand la météo humide grippait ses articulations vieillissantes. Aussi était-il prêt à dépenser sans compter pour faciliter et accélérer son départ pour l’Amérique avec sa protégée.
De son côté, Pauline développait ses talents et son joli minois, entouré de longs et somptueux cheveux blonds, avait tout pour plaire au public londonien. Cela devenait donc de plus en plus compliqué pour le vieil homme de corrompre les directeurs de castings qui avaient de plus en plus de mal à refuser d’engager cette étoile montante. Malgré ses connaissances et son influence dans les milieux bourgeois, Gum se démenait à chaque fois pour les convaincre de ne pas embaucher sa fille. Quasiment ruiné, il avait dilapidé presque toute sa fortune pour ce faire. Jamais il n’avait dépensé autant pour quelque chose, pas même pour un fossile rare. Sur la banquette arrière d’un taxi londonien, après une énième audition « ratée » de sa fille, il repensa à tout cet investissement. La pauvre Pauline, quant à elle, était assise à côté de lui, le regard perdu dans les rues animées de la ville, tandis que son esprit revivait avec tristesse l’heure qui venait de s’écouler.
À deux doigts de fondre en larmes, l’adolescente repassait son audition en boucle. Qu’avait-il bien pu se passer ? Qu’avait-elle bien pu faire d’aussi catastrophique pour essuyer un nouvel échec ? Elle avait beau chercher, de son point de vue, sa prestation n’avait été pas aussi mauvaise, comme l’avait prétendu Mr. French, et elle ne comprenait toujours pas sa décision. Gum, lui, avait du mal à réprimer un sourire machiavélique. Il avait beau cacher sa bouche dans le creux de sa main pour avoir l’air désolé, en réalité, il ne cherchait qu’à effacer son vilain rictus. Il était même ravi que, une fois de plus, son horrible plan pour s’assurer que Pauline n’obtienne pas le rôle ait une nouvelle fois odieusement fonctionné.
Il trouvait Pauline délicieusement à son goût, même habillée de sa longue robe noire, comme si elle portait le deuil et même si elle était malheureuse comme les pierres. Mais d’un autre côté, il n’aimait pas la voir triste. La jeune fille, épuisée par ses émotions, était assise à côté de lui, inconsciente des pensées victorieuses du vieil homme alors qu’elle regardait les bâtiments qui défilaient, les yeux noyés de larmes. Elle semblait morte de l’intérieur, voyant s’échapper son rêve de devenir actrice. Un silence assourdissant l’accabla pendant un long moment quand soudain, juste avant d’entrer dans Cromwell Road et sans prévenir, elle éclata en sanglots amers. En la voyant aussi fragile, Gum se dit que c’était peut-être le bon moment pour agir, pour tenter le tout pour le tout.
« On meurt de ne pas oser. » Il s’agissait d’une de ses devises fétiches, qu’il avait rapportée d’un de ses voyages des Indes britanniques, et qu’il avait entendue de la bouche d’un des autochtones. Profitant de la détresse de sa fille, il l’enlaça pour la réconforter. Puis il lui caressa tendrement les cheveux avant de franchir le Rubicon.
– S’il te plaît, cesse de pleurer, ma petite fille. Nous avons simplement besoin de changer un peu d’air. Allons tous les deux en Amérique, juste toi et moi. Il y a Broadway ou Hollywoodland là-bas, et le rêve américain t’offrira ta chance. Fais-moi confiance, une nouvelle vie est possible dans le Nouveau Monde. Préparons nos valises ce soir. Le plus tôt sera le mieux. Garnie et tes sœurs comprendront notre choix.
Pauline continuait de pleurer à chaudes larmes dans les bras de Gum, mais son léger hochement de tête fut suffisant pour qu’il le considère comme une réponse affirmative. À présent, il était sûr d’avoir gagné et, pour lui, il n’y avait plus moyen de faire machine arrière, quand bien même, plus tard, sa fille souhaiterait revenir sur sa décision, prise sous le coup de l’émotion. Se considérant comme le plus heureux des hommes, tandis que le chauffeur poursuivait sa route jusqu’à la maison, Gum, les yeux larmoyant de joie, ne put s’empêcher d’embrasser la tête blonde de Pauline, encore et encore, rêvant déjà de leur avenir en Amérique.

